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Bulles confinées

Dans un contexte de confinement mondial mis en perspective avec la séquence des cinq dernières années, il me semble pertinent de reparler de bulles cognitives.

Mon engagement militant a beau être (relativement) récent, j’ai l’impression que nous sortons peu à peu du cycle des révolutions successives pour entrer dans une phase nouvelle. Si l’on se réfère à l’abondance d’articles écrits sur le sujet depuis 5 ans, cette réflexion s’inscrit dans une mouvance devenue très à la mode, du moins dans ma bulle. Nous allons donc la qualifier de : « Encore une pensée sur les bulles cognitives ».

C’est quoi cette histoire de bulle ?

L’idée a germé à la toute fin de l’année 2016, en réaction aux grands échecs de prévisions par des instituts dont le métier est de prévoir l’avenir, tout du moins, sa probabilité.

Le vote du #Brexit ;

L’éviction de la favorite de la primaire écologiste, Cécile Duflot, dès le premier tour ;

L’imprévue élection de Donald Trump ;

L’investiture de l’outsider François Fillon au détriment des favoris ;

La montée progressive de Benoit Hamon considéré comme fantaisiste au début ;

L’élection d’Emmanuel Macron ;

Jamais, en un an, les instituts de sondage n’ont paru aussi peu fiables.
Mais cela va au-delà. Les tendances qui se dégagent des réseaux sociaux sont tout aussi éloignées de la réalité. Qu’est ce qui a donc changé pour annihiler ainsi la pertinence des méthodes de prévision d’expression des choix ?

La tendance est à penser que nous voyons le monde à travers des bulles de filtre. Cloisonné·e·s.

La veille aujourd’hui

Force est de constater que nous, humains, n’avons eu de cesse de devenir de plus en plus efficaces. Depuis la préhistoire, nous construisons des outils, prolongation de nos propres organes, pour augmenter nos capacités.
Dans le contexte actuel d’instantanéité, le métier de journaliste politique induit l’écoute permanente de la parole politique. En face, l’action politique nécessite une analyse permanente. Être au fait, en temps réel, des prises de position de ses adversaires, s’assurer de l’intégrité de ses propres apparitions ou citations, ou simplement être aussi informé qu’une barre de notification, sans quoi la crédibilité est mise en cause, mènent à la mise en place d’une veille, facilitée par la performance des outils disponibles. Le résultat est une sorte de population à la pensée consanguine se regardant elle même, à juste titre, mais subissant une déficience visuelle congénitale.

Et cette déviance semble proportionnelle à la qualité de nos outils d’alerte. Or, ce circuit d’information est hors-sol, complètement déconnecté de la vraie vie.

L’algorithme miroir

Mais la classe journalistico-politique n’a pas l’exclusivité de cette tare. L’un des plus vieux réseaux sociaux, définit comme tel, a pour but affirmé d’augmenter le besoin de temps passé par ses utilisateurs à consommer son service. Facebook réussi très bien son objectif : ses abonné.e.s passent effectivement un temps considérable, à s’abreuver d’un flux d’information comme s’il s’agissait d’un programme télévisé. La plus value d’un mur Facebook vis à vis d’un succession d’émissions et de séries, est son caractère personnifié. C’est, à mon sens, un des ingrédients de son succès : l’effet miroir qu’il produit joue un rôle essentiel dans l’effet d’addiction. Sans avoir jamais vu les lignes de codes qui le compose, je décèle trois ingrédients qui entrent dans la recette.

1. Le tri délibéré

Comme tout réseau social, la portion de population exposée à l’utilisateur relève d’une sélection, influencée par les groupes sociaux réels, des thématiques, des intérêts idéologiques ou professionnels. Ce premier filtre est parfaitement légitime, le sujet compose son programme par rapport à ce qui lui plaît. Si son réseau ne comprend pas de source neutres, comme un média (si tant est qu’il y ait des médias neutres), le flux sera déjà nettement orienté. Mais il ne s’agit là que d’une simple extension cognitive de ce que l’individu aurait perçu par un autre biais, dans une temporalité plus étendu.

2. L’exhausteur de subjectivité

Malheureusement, la succession chronologique de publications par les membres de son réseau semble aussi fade que la vie réelle. Il manque l’étincelle de la mise en scène à laquelle la télévision nous a habitué.e.s. C’est là que l’intelligence artificielle entre en jeu. La donnée, ressource de prédilection des célèbres GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsofts), surtout si elle est quantitative, permet de hiérarchiser de manière très efficace le degré d’intérêt qu’un sujet va porter à tel ou tel contenu. Les différents algorithmes peuvent donc, sans trop se tromper, faire remonter les publications populaires ou qui ont des caractéristiques proches de celles avec lesquelles vous interagissez.

Nous avons encore ici à faire à une simple extension d’une de nos capacités naturelles, juste un peu plus surprenante que d’habitude : l’enthousiasme.

Ainsi, la sélection effectuée manuellement se voit magnifiée par le prisme de la subjectivité et les informations qui valent le coup sont moins noyées dans le flux monotone du quotidien. La contre partie, est la quasi invisibilité des informations supposées inintéressantes.

3. L’illusion d’omniscience

Plus sournoisement, les géants d’internet, dont la principale activité commerciale est la régie publicitaire (Google et Facebook principalement, mais pas uniquement) ont mis en place un maillage de mouchards qui traquent et répertorie à notre insu notre navigation (chaque fois que vous voyez un bouton «j’aime» sur un site internet, Facebook a répertorié votre consultation et ajouté un centre d’intérêt à votre fiche). Vous remarquerez que les publicités sur Google ou Facebook correspondent souvent à une boutique que vous avez visitée récemment.

Qu’elle est la plus value ?

Pour eux, la garanti de n’afficher les publicités de leurs clients qu’à des personnes sensibles au sujet et donc plus susceptibles de passer à l’acte de consommation ;

Pour nous, la pertinence, jusque dans le matraquage publicitaire, des contenus qui nous sont exposés en rapport avec nos intérêts.

La lorgnette

Dans le contexte d’ouverture globale que représente internet, le fait qu’une part du tri des informations qui nous sont données à voir soit réalisée par des tiers, en l’occurrence des robots, donnent à la subjectivité de notre point de vue une apparence d’objectivité. Comment l’esprit, si intelligent soit-il, ne percevrait-il pas la sélection qui lui est proposée comme un tout probable ?

La généralisation est le premier réflexe, des tendances se dessinent si clairement qu’il est extrêmement difficile de prendre le recul nécessaire pour mettre en perspective une idée qui se propage sous nos yeux. L’exercice est d’autant plus ardu que l’esprit est flatté par un embryon de rumeur au proportions subjectivement colossales.

Ainsi, la dizaine de personnes, bien classées dans votre générateur de vue du monde, en s’exprimant avec virulence en réaction à un sujet d’actualité, va occulter totalement la multitude de variations d’options de natures différentes. Il s’agit du phénomène à l’expression consacrée : «L’arbre qui cache la forêt».

La vraie vie

Est-ce qu’un retour massif à l’échange physique, un boycott des plateformes de virtualisation de l’option aiderai à retrouver souveraineté sur l’authenticité de nos choix ?

Pas si sûr. A bien y réfléchir, ce biais cognitif exacerbé par des algorithmes à but commercial, ne fait qu’exploiter une faille naturellement présente dans notre perception. Nous avons pour habitude de côtoyer nos pairs. Vos amis partagent forcément des affinités ou des centres d’intérêt avec vous, sinon ils sortiraient naturellement de votre cercle.
Comme sur la toile, notre esprit a tendance à se focaliser sur les quelques personnes qui expriment leur mécontentement, de préférence bruyamment, et à occulter les résigné.e.s, indécis.e.s ou satisfait.e.s. L’exemple du standardiste qui ne reçoit que les plaintes montre bien la difficulté d’appréhender une situation dans son ensemble.
De plus, si l’on en croit les sociologues, nos comportements sont extrêmement (entièrement) influencés par la somme de nos expériences et influenceurs.

N’avez vous pas l’impression de croiser tout le temps les mêmes personnes lorsque vous participez à des événements, des réunions ? Évidemment, on cotoie les personne qui sont attirées par les mêmes centres d’intérêt que soit. Il y a cependant de forte de chance que cet échantillon ne soit pas du tout représentatif de la population totale.
Le phénomène de bulle, existe donc bien naturellement chez l’humain. Il est juste exacerbé par les outils numériques, ce qui lui donne des proportions bien supérieures à notre capacité de discernement. En effet, alors que dans le café du coin, on peut se retrouver face à 10 positions différentes, on passe du temps sur les réseaux sociaux avec des milliers de personnes qui pensent comme nous.

Le grand mix

Divers cités

On ne s’étonne pas de voir se ghettoïser des classes de population : par montant de revenu, par qualité d’éducation, par origine ethnique, par idéologie politique ou religieuse… et la communication passe parfois très mal tant les codes peuvent diverger.

Alors, est-il possible d’embrasser de manière exhaustive la pluralité d’opinions ? Oui, au moins en partie, en prêtant attention et en ouvrant la discussion avec des inconnus : dans les transports, au marché, à la sortie de l’école, dans un magasin… La principale difficulté réside dans l’effort à surmonter pour s’infliger l’échange contradictoire avec autrui. Cela semble facile, mais il n’y a qu’à observer les comportements dans le métro pour constater que ce n’est pas si facile.

Qu’est ce qui rend l’échange si difficile ?

Je me suis rendu compte de l’effet réconfortant des bulles avec la virulence de certaines discussions lues lors de la campagne présidentielle 2017. La confrontation peut devenir si violente, le stress si intense qu’il est facilement concevable de devoir se rassurer en retournant dans sa bulle, avec des personnes qui pensent comme nous.

Débat et trolls

Pour revenir aux réseaux sociaux numériques, Twitter joue un rôle intéressant dans le brassage grâce à l’approche chronologique qui diffère de Facebook. La présence d’algorithmes de classement du contenu par pertinence semble bien moins recherchée par les «twittos».

Malheureusement, le tri chronologique, qui faisait la marque de fabrique de Twitter, n’est plus par défaut, il faut explicitement l’activer.

La communauté apprécie le classement chronologique et il est fréquent de dialoguer avec de parfaits inconnus sur un hashtag (mot clé autoproclamé grâce au préfixe #). Certains les utilisent pour comptabiliser leur influence médiatique, d’autres trouvent juste rigolo de commenter une émission télévisée ou encore faire un concours de blagues thématisées.

Cette pratique provoque un brassage d’opinions diverses atour d’une thématique commune et induit une sorte de débat. Mais là encore, il est une constante impondérable qui perverti ce corum : ses utilisateurs. Les communautés se forment, se structurent et s’organisent. Les trolls (dont l’activité est de «pourrir» une discussion en s’immissant avec des arguments provocateurs) se professionnalisent, les faux comptes sont légion, les individus se forment perdant de la spontanéité.

Le naturel s’est d’ailleurs tellement perdu que des alternatives émergent pour revenir aux sources. La dernière en date étant Mastodon.

Le confinement

Alors que le virus COVID 19 menace l’espèce humaine et que la principale défense dont nous disposons est le confinement, le risque de se confiner dans une bulle cognitive est plus que jamais présent.

En quelques jours, une grande partie de la population s’est réfugiée sur les réseaux sociaux et sites d’information pour contrebalancer l’isolement. Et sans surprise, les vérités et contre vérités se sont entremêlées : théorie du complot, appels à la résistance, appels à la solidarité, alertes au virus informatique et autres groupes d’échange ont fleuri rapidement.

Après tout juste une semaine, il est difficile d’établir une cartographie de la société mais on sent poindre les dérives liées à trois facteurs :

  • L’angoisse légitime
  • Le non contrôle des outils
  • L’échelle

Sortir de ses bulles

Je n’ai pas la prétention d’avoir LA solution pour faire éclater de ces bulles, ni celle d’avoir la certitude que ce soit souhaitable, néanmoins il existe des pistes pour retrouver de la souveraineté de pensée.

Culture associée

Ce remarque n’est sans doute pas populaire, mais la télévision est à proscrire. En particulier les chaînes concentrée sur une classe très précise. Je prends pour exemple BFM-TV qui est à l’information ce que l’agriculture intensive est à la nutrition : une monoculture répétitive qui appauvrit son terrain. Comme en permaculture, la pluralité des sources d’information ainsi que le caractère actif sont vecteur d’une meilleure qualité de l’opinion qui s’en nourrit.

Vie privée

Certaines habitudes d’utilisation peuvent estomper l’effet bulle sur internet. Le monde vous semblera tout de suite beaucoup plus vaste et varié mais sans doute moins à votre goût.

Préférez les classements chronologiques plutôt que priorisés. La plupart des services le proposent. Facebook permet par exemple d’afficher les dernières publications de vos amis par ordre antéchronologique. L’effet est vraiment surprenant tant on est habitué.e à ne consulter que la sélection «à la une».

De manière plus générale, l’utilisation d’outils de protection de la vie privée entrave le travail des traqueurs lors de notre navigation sur internet. Je n’entre pas dans le détail, cela mériterai plusieurs dizaines de pages, mais pour information, poussé à l’extrême, cela rend la navigation beaucoup moins fluide. Par contre l’effet est immédiat.

Le dernier axe est celui de la sélection manuelle de ses contacts. Celle-ci concerne autant la vie numérique que la vie réelle et mérite une approche non technique.

Je suis ton pair

Je crois déceler des pistes pertinentes dans les concepts de communication non violente et de pédagogie individuelle.

En ayant conscience simultanément de sa propre place et de celle des autres on se rend bien souvent compte que ce qui était perçu comme un agression était en fait une incompréhension. Et je vais plus loin, je pense sincèrement que l’immense majorité des êtres vivants ne sont pas fondamentalement méchants mais agissent sous l’emprise de la peur. Peur de perdre son argent, peur du ridicule, peur d’être faible, peur d’être mourir, peur d’échouer. Dans ce contexte anxiogène, la moindre erreur d’interprétation génère méfiance et défiance envers l’autre. Rationalisée par l’effet de groupe (la bulle rassurante) et la stratégisation élaborée au cours de la vie, la peur induit des réflexes de défense et les actes peuvent devenir objectivement odieux.

Mais qui naît méchant ? On ne naît pas égoïste, misogyne, raciste ou homophobe, ces concepts n’ont aucun sens pour un enfant. Il convient donc de rappeler cette évidence : nous sommes toutes et tous égaux et devenons les monstres d’autrui.

Sans peur et sans reproche

Bien que matérialisées par des éléments extérieurs sous la forme de groupe d’amis, d’institution, de frontières, de langues ou de programmes informatiques, les bulles semblent n’être avant tout qu’une invention de notre esprit. Des espaces refuge dont les parois faites de miroirs nous isolent de l’extérieure.

Je ne saurais donner le mode opératoire de sortie de bulle, sans doute y en a t-il une multitude pour différent pour chacun.e, mais j’imagine qu’il suffit d’établir une confiance en soit et en l’autre pour n‘avoir plus besoin de bunker idéologique. Les espaces naturels formés par les intérêts communs deviendraient alors interstitiels et poreux.

Encore faut-il garder conscience éveillée.

Une fois cette démarche entamée, l’épreuve suivante est la prise de conscience que ce que nous fournissent les outils connectés n’est pas neutre. Loin de moi l’idée de s’affranchir de tout outil connecté, à l’instar d’un marteau, ils prolongent juste une capacité inhérente . L’idée est plus de garder l’esprit constamment actif face à l’outil et ne pas perdre de vue qu’il a été conçu par autrui, peut être avec des intentions qui nous échappent.

Encore faut-il garder conscience éveillée.

Par Bastien Ho

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